| UNE RECONCILIATION
"la vieille Nane raconte à l'enfant la querelle survenue entre la fourchette et la cuiller. En ce temps là, petit, la fourchette et la cuiller se disputaient sans cesse sur notre table, si bien que j'étais obligée de les mettre, l'une à droite, l'autre à gauche de l'assiette de ton père. La fourchette prétendait être la plus utile que la cuiller; et la cuiller soutenait le contraire. Elles décidèrent un jour d'aller demander à leurs grandes soeurs du jardin, la fourche et la pelle, de juger leur querelle. Les voilà parties. Moi, je tournais le dos. En route, une pie les aperçut, l'aspect brillant de ces objets l'attira. Elle s'approcha et saisit la cuiller dans son bec pour l'emporter dans son nid. "Au secours !" cria la pauvre cuiller. Alors, la vaillante fourchette donna dans le croupion de la pie un tel coup de ses quatre pointes que l'oiseau lâcha prise et se sauva en jacassant de douleur. "Bravo, fourchette ! dit la cuiller, tout attendrie. Que tu piques bien !". Un peu plus loin, pour franchir la rigole où ton père puise l'eau de ses arrosages, les deux voyageuses s'embarquèrent dans une nacelle qui n'était qu'une écorce de melon creusée par un rat. Ce bateau s'emplit et s'enfonça. "Nous coulons ! cria la fourchette. Et nous allons nous rouiller au fond !. - Courage !" répondit la cuiller. Et elle écopa sans arrêt l'eau dans la barque pour la rejeter dans la rigole, si bien qu'on put revenir au bord avant le naufrage. "Bravo, cuiller ! dit la fourchette, tout attendrie. Que tu puises bien !" Chacune ayant ainsi reconnu le vrai mérite de l'autre, elles jugèrent inutile d'aller plus loin, rentrèrent à la cuisine ; et c'est depuis cette aventure que, les voyant devenues de bonnes amies, je les place ensemble côte à côte, à droite de l'assiette de ton père.
auteur L.BOURLIAGET, "la maison qui chante"   |